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Sociales et libertinage

25 Nov 2017 | Par Moderatrice

Le sexe a toujours été considéré comme l’angle mort de la sociologie. Pourtant, le libertinage et l’échangisme offrent un fabuleux terrain d’enquête aux sociologues, ethnologues et autres anthropologues. Pour le meilleur et pour le pire.

La sociologie est un sport de combat, selon Bourdieu. Il faut croire que le libertinage en est un autre. Faites une recherche rapide sur les termes « sociologie » et « échangisme » et vous tomberez assez vite sur le nom de Daniel Welzer-Lang, sociologue toulousain auto-proclamé spécialiste du milieu libertin. Les conclusions de ses recherches n’offrent guère de nuances : il y décrit un univers dominé par la sexualité masculine et la marchandisation des rapports humains.

Voilà un vieux thème des néo-réacs libertinophobes : échangisme renvoie à libre-échange, libertinage à libéralisme (économique, s’entend). Sauf qu’à bien relire les travaux de Welzer-Lang, on y décèle quelques anomalies. Premièrement, des observations de terrain pour le moins étranges. Deuxièmement, et c’est bien là le plus dangereux, des a priori de « genre » qui biaisent totalement l’analyse.

Libertinage, sociologie et gender-studies

On le sait, la mode dans la recherche en sciences sociales est aux « gender studies », une façon de s’interroger sur les déterminations propres au genre féminin et au genre masculin. Et, en la matière, ce que nous dit le sociologue du libertinage n’est rien moins qu’atterrant : les conceptions et les pratiques sexuelles propres au libertinage sont le sexe pour le sexe, sans sentiment, la sexualité de groupe (la partouze) et différentes choses comme le gangbang ou la sodomie. Autant de conceptions et de pratiques typiquement masculines selon lui. Le libertinage reproduit le schéma de la domination masculine. CQFD.

Sauf que, ce faisant, c’est le sociologue, et pas le libertinage, qui reproduit les vieilles conceptions que, précisément, le libertinage tend à remettre en question. Pour lui, la femme est une gentille maman qui ne cherche que douceur et sentiments.

Posons une hypothèse de départ. L’idée, selon laquelle le plaisir sexuel sans sentiment serait une conception masculine, est vécue comme une souffrance (un ethnocide, selon le mot de Robert Jaulin) par les libertins et les libertines. Pour les libertins, car ils ne peuvent pas vivre pleinement une sexualité qu’ils n’envisagent pas comme agressive vis-à-vis des femmes. Pour les libertines, car elles sont cantonnées aux rôles de la maman ou de la putain.

La maman et la putain

Alors, la démarche libertine s’éclaire au jour d’un effort culturel, d’une tentative d’invention d’une culture qui réinvente non seulement les rapports sexuels, mais aussi la « genrisation » de ceux-ci. Le libertinage tente d’inventer un monde où les hommes ne sont plus les prédateurs et les femmes les victimes plus ou moins dociles. Ce à côté de quoi Welzer-Lang est totalement passé. Parce qu’il a préalablement essentialisé hommes et femmes, en leur attribuant une sexualité propre à leurs genres.

Tous les signes de l’effort culturel, au sens d’une tentative de donner un autre sens aux choses, et donc au monde, sont là : invention de nouveaux termes, de nouvelles images, inversion du stigmate quand des libertines s’affirment elles-mêmes « salopes » (ou même dans le terme « libertinage » lui-même), tentation d’isolement du groupe et risque de s’ostraciser.

Car l’invention culturelle libertine n’est pas sans échec et sans limites. En même temps qu’elle réécrit les rapports hommes-femmes dans l’hétérosexualité, elle les ancre à nouveau, et fortement (vous ne serez pas invités aux mêmes fêtes libertines selon que vous êtes un homme seul, d’une part, ou une femme ou un couple HF, d’autre part).

Libertinage et marchandisation du sexe

Autre reproche, qui transparait aussi bien chez les néo-réacs que chez les réacs tout courts : la marchandisation. Le milieu libertin serait devenu une immense pompe à fric dans laquelle libertins et libertines seraient invités à banquer à tous les étages.

Sauf que – il suffit d’ouvrir sa fenêtre pour s’en apercevoir – cette marchandisation touche absolument tous les secteurs de la société. Et le libertinage, sans doute parce qu’il est déjà une résistance culturelle en soi, invente plutôt mieux que d’autres secteurs (on pense à la création artistique, par exemple) des moyens pour contourner le marché tout-puissant.

On voit fleurir les rencontres privées, conviviales, qui court-circuitent les usines à pognon que sont devenus certains clubs libertins, qui, soit dit en passant, pour des établissements relevant de l’économie privée, sont le plus souvent gérés par des personnes passionnées, elles-mêmes libertines, qui, quand elles considèrent les libertins et libertines comme des vaches-à-lait, ont toutes les chances de se planter, commercialement parlant.

Mon beauf en club échangiste

Alors, me direz-vous, tout cela est bien joli, mais le milieu libertin n’est-il pas essentiellement fréquenté par des beaufs qui n’ont que faire de ton « invention culturelle ». Je réponds : cliché. Nul besoin de faire une longue enquête socio-économique ou socio-culturelle pour s’apercevoir que clubs et sites de rencontres libertins sont fréquentés par la plus grande diversité sociologique.


Et puis quoi, d’ailleurs ? Que l’idée selon laquelle sa femme pourrait avoir envie de sexe avec un autre homme (ou une autre femme, ou plusieurs hommes…) sans être pour autant une salope puisse germer dans la tête d’un homme qui n’a pas fait bac+12 me semble plutôt salutaire. Et typique d’une vraie tentative d’invention culturelle d’une autre signification du monde. Sans compter que le terme « beauf », qu’on lit souvent dans les articles ou commentaires libertinophobes, me semble relever d’un étrange rapport à l’altérité.

Sans parler du fait, enfin, que (souvenez-vous DSK), le dévoiement des principes du libertinage peut aussi bien venir d’individus riches et cultivés que des dits « beaufs ».

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